Par Yves MANUEL
Haïti respire rarement de bonnes nouvelles. Pourtant, la qualification historique des Grenadiers pour le Mondial 2026 a ouvert une brèche lumineuse dans un pays trop souvent enfermé dans l’urgence, la peur et la débrouillardise. Ce moment, rare et précieux, ne doit pas être traité comme un simple succès sportif : c’est une opportunité politique, sociale et nationale d’une ampleur exceptionnelle. Le rendez-vous de Pétion-Ville entre la ministre Niola Lynn Sarah Dévalis Octavius et la Fédération haïtienne de football marque peut-être le début d’un changement de posture que le pays attend depuis des décennies.
L’État et la Fédération ont enfin parlé d’une même voix. Non pas pour gérer une crise ou apaiser une tension, mais pour planifier l’avenir, investir dans l’excellence et bâtir un horizon commun. Cette simple volonté d’anticipation constitue déjà une rupture avec les réflexes habituels. Haïti s’est trop longtemps contentée de célébrer les exploits sportifs sans jamais construire les fondations capables de les répéter. Aujourd’hui, la réunion autour des Grenadiers oblige chacun à regarder plus grand. Et surtout, à regarder ensemble.
La ministre Octavius a choisi de rendre hommage, de célébrer, mais aussi d’exiger. Ce geste, symbolique et stratégique, rappelle une vérité essentielle : la réussite sportive ne relève pas du hasard. Elle nécessite des ressources, un budget clair, une logistique irréprochable, un accompagnement administratif solide – jusqu’aux passeports diplomatiques pour la délégation. En assumant pleinement la responsabilité de l’État, la ministre affirme une vision : Haïti mérite de participer à la Coupe du monde dans des conditions dignes d’un pays qui croit en ses talents.
Ce qui se joue ici dépasse largement les enjeux techniques. Dans une société fracturée, épuisée, blessée, les Grenadiers incarnent une rare force de rassemblement. Leur qualification n’est pas seulement une victoire sportive ; elle réactive ce que nous avons encore de meilleur : la fierté, l’appartenance, la conviction qu’Haïti peut gagner. Voilà pourquoi la création d’une commission de mobilisation nationale apparaît essentielle. Le football, dans ce contexte, devient un outil politique au sens noble du terme : un instrument de cohésion, d’espoir, de projection collective.
Mais attention : l’emballement ne suffit pas. Si la rencontre de Pétion-Ville marque un tournant, elle doit maintenant servir de boussole. Haïti ne peut plus préparer un Mondial comme on gère une urgence. Les Grenadiers ne doivent pas seulement participer au tournoi : ils doivent y arriver préparés, renforcés, entourés, respectés. La trêve hivernale, les primes, l’accueil des joueurs, les infrastructures, la stratégie : tout doit être pensé, financé, exécuté — sans improvisation, sans retard, sans égo.
C’est peut-être là le véritable défi de ce Mondial : montrer qu’Haïti peut, quand elle le décide, travailler avec méthode. Que le pays n’est pas condamné au chaos. Que la rigueur peut l’emporter sur le fatalisme. Que la joie nationale est encore possible.
Les Grenadiers nous offrent un miroir. Dans ce reflet, nous apercevons ce que nous pourrions redevenir : un peuple uni, déterminé, ambitieux. Et si, pour une fois, nous répondions à leur hauteur ? Et si, pour une fois, nous faisions du football non pas un divertissement éphémère, mais un projet national ?
La route vers le Mondial 2026 commence maintenant. Elle appartient à l’État, à la Fédération, mais surtout à nous tous. Les Grenadiers ont fait leur part. À notre tour de jouer.
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Yves MANUEL
