Par Rénald Lubérice
Port-au-Prince, 9 mars 2026 — À l’heure où plusieurs États durcissent leurs politiques migratoires et où les discours identitaires gagnent du terrain, la tension entre souveraineté nationale et universalité des droits humains redevient centrale. Si l’État-nation repose historiquement sur la construction d’une identité collective, la philosophie politique moderne affirme, depuis les Lumières, l’existence d’une humanité porteuse de droits qui dépassent les frontières.
L’État-nation n’est pas une réalité naturelle ni immuable. L’historien Benedict Anderson décrit les nations comme des « communautés imaginées », façonnées par des récits politiques, des institutions et des symboles communs. L’État moderne, qui se consolide en Europe à partir du XVIᵉ siècle, s’organise autour d’un pouvoir souverain exercé sur un territoire et d’une identité collective censée unir les populations qui y vivent.
Cette identité nationale s’accompagne souvent d’un processus de distinction entre ceux qui appartiennent à la communauté politique et ceux qui en sont exclus. Le sociologue Ernest Gellner souligne ainsi que le nationalisme ne révèle pas les nations, mais les construit en produisant les récits et les structures qui leur donnent forme.
À partir du XVIIIᵉ siècle, la pensée des Lumières introduit toutefois une autre conception de l’humanité. Des philosophes comme Immanuel Kant défendent l’idée d’un « droit cosmopolitique » fondé sur l’appartenance commune à l’humanité. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme que tous les hommes naissent libres et égaux en droits, consacrant le principe d’une dignité humaine indépendante des frontières politiques.
Dans la pratique, cette universalité proclamée reste longtemps limitée. Au moment même où l’Europe affirme les droits de l’homme, elle organise la traite transatlantique, l’esclavage et la colonisation. Le philosophe Charles W. Mills évoque à ce propos un « contrat racial » implicite dans lequel l’égalité politique ne s’applique pleinement qu’aux populations européennes.
L’écrivain et psychiatre martiniquais Frantz Fanon analyse également cette contradiction. Dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, il décrit une modernité occidentale qui hiérarchise les peuples et refuse à certains la pleine reconnaissance de leur humanité.
Au XXᵉ siècle, les destructions provoquées par les deux guerres mondiales conduisent à une tentative de réaffirmation du principe d’universalité. La communauté internationale adopte en 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article premier proclame que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
À la fin du siècle, cette affirmation semble s’imposer comme une norme dans le droit international. Mais le début du XXIᵉ siècle voit réapparaître des politiques marquées par la fermeture des frontières, la criminalisation de certaines migrations et la montée de discours identitaires fondés sur des critères raciaux, religieux ou civilisationnels.
La philosophe Hannah Arendt avait déjà mis en garde contre cette fragilité dans Les Origines du totalitarisme. Elle y observe que les droits de l’homme deviennent souvent inopérants lorsque les individus perdent leur appartenance à une communauté politique reconnue, comme l’ont montré les situations d’apatridie au XXᵉ siècle.
Ce paradoxe apparaît d’autant plus frappant que les sociétés contemporaines disposent de moyens technologiques sans précédent, de l’exploration spatiale aux avancées de l’intelligence artificielle. Pour le philosophe Theodor W. Adorno, la modernité a déjà montré qu’elle pouvait produire simultanément progrès scientifique et destruction humaine.
Dans ce contexte, la question de l’universalité de la dignité humaine demeure centrale. Si l’État-nation organise la vie politique, la reconnaissance de l’humanité de l’autre reste un principe qui dépasse les frontières. Sans cette reconnaissance, préviennent plusieurs penseurs contemporains, les fondements mêmes de la civilisation politique deviennent fragiles.
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