ÉDITORIAL par Yves Manuel — Ils sont 85. Ils viennent de loin. Certains ont été détenus aux États-Unis. D’autres ont choisi de partir volontairement. Tous ont pourtant un point commun : ils sont haïtiens.
À leur arrivée, l’Office national de la migration (ONM) les a accueillis et leur a fourni une assistance adaptée à leurs besoins. Le coordonnateur de l’ONM, Jean Négot Bonheur Delva, leur a adressé un message simple, mais essentiel : vous rentrez chez vous. Vous n’êtes pas des étrangers.
Cette phrase devrait interpeller toute la société haïtienne.
Car derrière ces retours se trouve une réalité beaucoup plus brutale qu’une simple statistique migratoire. Ces hommes et ces femmes reviennent dans un pays qui peine encore à assurer la sécurité de ses propres citoyens.
Ils arrivent alors que les déplacements entre Port-au-Prince et plusieurs grandes villes du pays restent extrêmement difficiles, voire impossibles dans certaines zones. Ils retrouvent un pays confronté depuis plusieurs années à une crise sécuritaire qui a profondément bouleversé la vie économique et sociale.
Et pourtant, on leur demande de recommencer.
Mais recommencer où ?
C’est là que le véritable débat commence.
L’accueil à l’aéroport ou dans un centre de l’ONM ne peut pas constituer une politique de réintégration. Donner une assistance immédiate à un migrant déporté est nécessaire. Mais cela ne suffit pas.
Ces Haïtiens auront besoin d’un accompagnement durable : logement, emploi, formation, documents administratifs, soutien psychosocial et surtout sécurité. Sans cela, le retour risque de n’être qu’un autre épisode de précarité.
Le paradoxe est saisissant.
Pendant des années, Haïti a compté sur sa diaspora pour soutenir les familles restées au pays. Les transferts de la diaspora font vivre des milliers de foyers. Aujourd’hui, une partie de ces mêmes Haïtiens revient sous la contrainte ou par choix, dans un pays qui n’a toujours pas réglé les causes profondes de son instabilité.
Dans le même temps, les opérations de l’ICE visant les Haïtiens sans statut légal aux États-Unis se multiplient, dans un contexte marqué notamment par la fin du TPS pour les bénéficiaires haïtiens.
Le nombre de personnes concernées donne la mesure du problème. Des centaines de milliers d’Haïtiens pourraient être confrontés aux conséquences de ces changements migratoires.
Haïti doit donc cesser de considérer les déportations comme de simples opérations d’arrivée et de départ.
Un migrant déporté n’est pas un colis qu’on réceptionne. C’est un citoyen qu’il faut réinsérer.
Certains sont heureux de rentrer. Il faut respecter ce sentiment. D’autres ont peut-être perdu leurs repères après plusieurs années passées aux États-Unis. Certains ont des familles, des dettes, des projets ou des compétences acquises à l’étranger.
Le pays doit être capable de transformer ce retour en opportunité plutôt qu’en nouvelle tragédie.
Cela suppose une politique publique claire. Elle doit associer l’ONM, les collectivités territoriales, les services sociaux, les acteurs économiques et les organisations de la diaspora.
Mais avant tout, elle exige une réponse à une question fondamentale :
Que fait l’État haïtien pour que ceux qui rentrent puissent réellement vivre chez eux ?
Accueillir ses enfants est un devoir. Leur offrir une chance de reconstruire leur vie est une responsabilité.
Et leur garantir la sécurité devrait être une priorité absolue.
Car le véritable échec ne serait pas seulement de voir des Haïtiens expulsés des États-Unis.
Le véritable échec serait de les accueillir ici sans pouvoir leur garantir les conditions minimales pour y rester dignement.
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