Kenscoff : les mots suffiront-ils à briser l’engrenage de la terreur ?
Soixante-douze heures. C’est le temps qu’il aura fallu au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé pour réunir en urgence, à la Primature, le haut état-major de la Force de Répression des Gangs (FRG), après l’attaque qui a ensanglanté Kenscoff. Un délai qui, à lui seul, résume le drame haïtien : celui d’un État qui réagit toujours après le sang versé, jamais avant.
Les faits sont connus, et ils sont accablants. Dans la nuit du 23 au 24 août, des hommes armés ont fait irruption dans un camp de déplacés abrité par une église de Kenscoff, dans les hauteurs de Port-au-Prince. Le maire de la commune, Massillon Jean, a dénombré une quarantaine de cadavres, tout en précisant que les recherches se poursuivaient et que certaines personnes restaient portées disparues. Une nuit que les habitants n’hésitent pas à qualifier de « nuit de terreur ».
Ce carnage n’est ni une surprise, ni un accident de parcours. Selon les Nations unies, Kenscoff a subi une douzaine d’attaques de gangs depuis l’an dernier, et la commune est, depuis plusieurs mois, le théâtre d’affrontements de groupes armés cherchant à étendre leur emprise dans la région. La zone, longtemps épargnée, est devenue un front à part entière dans la guerre que les gangs livrent à ce qui reste de l’autorité de l’État.
C’est dans ce contexte que le communiqué de la Primature prend tout son relief — et toute son ambiguïté. D’un côté, des mots forts : « briser l’emprise des groupes armés, rétablir l’ordre public et protéger les vies » ; une détermination présentée comme « totale » ; la promesse que « le massacre de Kenscoff ne restera pas impuni ». De l’autre, des mesures dont les Haïtiens attendent, depuis des années, qu’elles se traduisent enfin en résultats tangibles : intensification des opérations dans la zone métropolitaine, durcissement de la coordination interarmées, actualisation de l’évaluation de la menace.
Le problème n’est pas la rhétorique. Le problème, c’est qu’elle est devenue un rituel. Chaque massacre appelle son communiqué, chaque communiqué son lot de formules martiales, et chaque fois, la population des zones exposées se demande pourquoi la détermination affichée ne précède jamais l’horreur, mais la suit toujours. La Force de Répression des Gangs, présentée comme le nouvel outil censé changer la donne, est elle-même une force appuyée par l’ONU encore en cours de constitution — un chantier institutionnel que les gangs, eux, n’ont pas attendu pour frapper.
Il y a, derrière ce nouveau drame, une question de fond que le gouvernement ne peut plus esquiver : celle du renseignement et de son exploitation. Ce n’est pas la première fois que Kenscoff paie le prix du sang. Un an plus tôt, une offensive similaire avait déjà endeuillé la commune, et le chef du gouvernement lui-même avait alors reconnu que les services de renseignement savaient qu’une attaque se préparait. Que les mêmes lieux soient à nouveau frappés, avec une telle ampleur, interroge moins la volonté politique affichée que la capacité réelle de l’appareil sécuritaire à transformer l’alerte en protection effective.
Au-delà de Kenscoff, c’est toute l’ampleur du désastre sécuritaire haïtien qui se rappelle à nous. Près de 1,47 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays en mai, sur une population totale d’environ 11 millions d’habitants. Les violences sexuelles, les enlèvements, le recrutement d’enfants par les gangs ne cessent de progresser. Dans ce contexte, l’annonce d’une énième intensification des opérations ne peut suffire à rassurer une population qui a appris, à ses dépens, à mesurer les promesses à l’aune des résultats — et non des communiqués.
Le gouvernement a raison d’affirmer que les responsables du massacre de Kenscoff doivent être traqués et jugés. C’est un impératif de justice, et la population meurtrie y a droit. Mais la crédibilité de cette promesse ne se jouera pas dans les prochaines heures de communication officielle : elle se jouera dans la capacité de l’État à protéger, en amont, les communautés déjà identifiées comme cibles — à Kenscoff comme ailleurs dans la zone métropolitaine. Faute de quoi, la réunion de mercredi à la Primature restera, comme tant d’autres avant elle, un exercice de gestion de crise après coup, quand c’est un sursaut de prévention que le pays attend, et que ses morts réclament.
La Rédaction
