Vingt-cinq morts. Quinze disparus. Des blessés dont on ne connaît même pas encore le nombre exact. Et parmi les victimes, deux employés municipaux, tombés en service, tués dans l’exercice d’une fonction publique censée les protéger. Voilà le bilan que la mairie de Kenscoff a dû annoncer, dimanche soir, après une attaque de plus, un massacre de plus, dans une commune de plus, à quelques encablures d’une capitale exsangue.
La réponse des autorités locales tient en trois journées de deuil communal, du 31 août au 2 septembre. On y appelle la population au recueillement, on y proscrit les réjouissances, on y demande de la dignité. C’est un geste juste, nécessaire même — les morts méritent d’être pleurés, les familles ont droit à ce répit symbolique. Mais soyons lucides : le deuil n’est pas une politique. Il est ce qui reste quand la politique a échoué.
Car la vraie question n’est pas de savoir combien de jours on baissera les drapeaux à Kenscoff. Elle est de savoir pourquoi, encore une fois, des hommes armés ont pu entrer dans un centre-ville, y semer la mort pendant des heures, et repartir sans qu’aucune force de l’ordre ne les arrête. Kenscoff n’est pas une zone reculée livrée à elle-même depuis toujours : c’est une commune à portée de vue de Port-au-Prince, un axe stratégique, un lieu que l’État est censé tenir. Il ne le tient plus.
Le maire Jean Massillon a condamné « avec la plus grande fermeté » les actes criminels. La formule est devenue un rituel national — un communiqué, une condamnation, un deuil, et puis plus rien, jusqu’au massacre suivant, dans une autre commune, avec un autre bilan, une autre note officielle. Ce cycle n’est pas une fatalité climatique. Il est le produit d’un choix collectif de désengagement : celui d’un État qui a abandonné le monopole de la violence légitime à des groupes armés, celui d’une communauté internationale qui s’émeut par communiqués interposés, celui d’une classe politique qui discute de calendriers électoraux pendant que des communes entières basculent, une à une, sous la loi des bandits.
Pleurer les morts de Kenscoff est un devoir. Mais transformer ce deuil en routine administrative — trois jours, puis on tourne la page, en attendant le prochain massacre — serait une capitulation de plus. Les familles endeuillées n’ont pas seulement besoin de silence et de recueillement. Elles ont besoin qu’on nomme les responsables, qu’on explique l’absence de forces de sécurité ce soir-là, qu’on juge un jour ceux qui ont tenu les armes. Sans cela, le deuil communal n’est qu’un pansement sur une hémorragie que personne, en haut lieu, ne semble vouloir arrêter.
RL Nerws
