Mercredi, à Kenscoff, des journalistes venus couvrir les funérailles de cinq victimes d’un massacre ont eux-mêmes été agressés. Odelyn Joseph, photojournaliste de l’Associated Press, a été roué de coups par des membres de la population. Clarens Siffroy, de l’AFP, a lui aussi été pris pour cible. Contraints de fuir, les journalistes ont dû se réfugier au commissariat pour échapper à la foule. Une partie de leur matériel a été endommagée.
Ce jour-là, ces hommes n’étaient pas des acteurs du drame. Ils étaient venus témoigner, montrer, raconter. Ils étaient venus faire ce que la presse doit faire face à un massacre : porter la vérité au-delà de Kenscoff, au-delà d’Haïti, pour que le monde sache ce qui s’est passé les 23 et 24 août.
Et c’est précisément pour cela qu’ils ont été frappés.
Il y a quelque chose de profondément troublant, et de tragique, dans cette scène. Des familles en deuil, une communauté meurtrie par la violence, se retournent contre ceux venus documenter leur douleur — et non contre les auteurs du massacre qui l’a causée. La colère, aussi légitime soit-elle face à l’horreur vécue, s’est trompée de cible.
Il faut le dire sans détour : même en temps de guerre, même dans les conflits les plus âpres, le droit international humanitaire reconnaît aux journalistes un statut protégé. Un correspondant de guerre, casqué et identifié, ne devient pas un combattant. Un photographe qui documente un massacre ne devient pas complice de qui que ce soit. Cette protection n’est pas un privilège de caste, c’est une nécessité collective : sans témoins, il n’y a pas de mémoire ; sans mémoire, il n’y a pas de justice possible.
Alors pourquoi, en Haïti, ce réflexe de s’en prendre à ceux qui portent une caméra ou un carnet ? Plusieurs pistes méritent d’être posées, sans prétendre les épuiser. La défiance croissante envers les médias, accusés parfois d’instrumentaliser la souffrance ou de la spectaculariser sans changer le cours des choses. Le sentiment d’abandon d’une population qui voit les caméras venir, repartir, et rien ne changer sur le terrain — ni la sécurité, ni la justice, ni la protection promise par l’État. La confusion, aussi, entre le messager et le message, entre celui qui montre l’horreur et l’horreur elle-même.
Rien de tout cela ne justifie la violence. Mais tout cela doit être entendu, compris, et adressé — sinon d’autres journalistes seront frappés demain, ailleurs, pour la même raison absurde : avoir fait leur métier.
L’Union des Journalistes et Médias d’Haïti a raison de condamner « avec la plus grande fermeté » cette agression. Elle a raison de rappeler que s’attaquer à des journalistes en exercice, c’est s’attaquer directement à la liberté de la presse, à la liberté d’expression, aux fondements mêmes de la démocratie.
Mais la condamnation ne suffit pas. Il faut que les autorités haïtiennes garantissent, sur le terrain, des conditions de sécurité pour la presse — en particulier dans les zones endeuillées, où les tensions sont les plus vives. Il faut aussi que la population comprenne que le journaliste qui documente un massacre n’est pas son ennemi : il est, bien souvent, son seul allié pour que justice soit un jour rendue.
Kenscoff pleure ses morts. Elle ne devrait pas, en plus, faire taire ceux qui viennent en témoigner.
Yves Manuel
