Pour des milliers de familles vivant le long des ravins de Port-au-Prince, l’arrivée de la pluie n’apporte ni fraîcheur ni répit. Elle annonce plutôt l’angoisse, l’incertitude et parfois la perte de tout ce qu’elles possèdent.
À chaque averse, des habitants comme Edgard Tanis, installé depuis plus de trente ans près d’un ravin au cœur de la capitale, craignent de voir les eaux envahir leur maison.
« Quand il pleut, on est sous tension jusqu’à ce que l’eau se retire. Il n’y a nulle part où aller », confie-t-il.
Son témoignage reflète la réalité de milliers d’Haïtiens qui vivent au bord des ravins. À Bourdon, Jean Pradel Nestor raconte comment les inondations ont, à plusieurs reprises, submergé sa résidence et causé d’importantes pertes matérielles. À Tabarre, Marie Esther Louis vit la même situation dans sa maison en bois. À chaque forte pluie, elle doit surélever ses biens pour tenter de les protéger.
Derrière ces récits se cache une même réalité : celle de populations extrêmement vulnérables, souvent sans ressources suffisantes pour déménager et sans véritable espoir d’une intervention publique efficace.
Pourtant, les ravins jouent un rôle essentiel dans l’équilibre urbain de Port-au-Prince. Ils servent de voies naturelles d’évacuation des eaux pluviales vers les principaux cours d’eau.
Au fil des années, cependant, l’urbanisation anarchique, l’occupation incontrôlée des berges et l’accumulation de déchets ont considérablement réduit leur capacité de drainage. Les conséquences sont visibles : les inondations se multiplient, la pollution s’aggrave et les risques sanitaires augmentent.
Cette situation soulève inévitablement la question de la responsabilité de l’État. Depuis des décennies, les autorités assistent à l’expansion de quartiers précaires dans des zones à haut risque sans mettre en place de politiques durables d’aménagement du territoire, de relogement ou de gestion des déchets.
Peu à peu, de nombreux ravins se sont transformés en dépotoirs à ciel ouvert. Les riverains vivent désormais avec les odeurs nauséabondes, les eaux stagnantes et la menace permanente des crues.
L’urgence est d’autant plus grande que la saison cyclonique revient chaque année avec des risques largement prévisibles. Entre le 1er juin et le 30 novembre, les familles installées à proximité des ravins savent ce qui les attend : des nuits sans sommeil, des biens à protéger dans l’urgence et la crainte de voir leur maison inondée ou emportée.
À force de se répéter, ces drames ne peuvent plus être considérés comme de simples catastrophes naturelles. Ils révèlent aussi les limites de la gouvernance urbaine et de la prévention des risques.
La plupart des habitants restent sur place parce qu’ils y ont investi les économies de toute une vie ou parce que leurs moyens financiers ne leur permettent pas de s’installer ailleurs. Ils ne choisissent pas le danger ; ils composent avec lui faute d’alternative.
C’est pourquoi il serait injuste de leur faire porter la responsabilité d’une situation qui découle en grande partie de l’absence de politiques publiques cohérentes.
Face à cette réalité, les solutions sont connues : curage régulier des ravins, gestion efficace des déchets, contrôle de l’occupation des zones à risque, programmes de relogement et investissements dans les infrastructures de drainage.
Chaque saison des pluies qui passe sans action concrète expose davantage de familles à l’insécurité et à la précarité.
Dans un pays déjà fragilisé par de multiples crises, l’indifférence des pouvoirs publics face à la détresse des riverains des ravins ne peut plus être ignorée. Car derrière chaque inondation, ce ne sont pas seulement des maisons qui sont menacées, mais aussi la dignité et le droit à la sécurité de citoyens que l’État a la responsabilité de protéger.
RL News
